Vendredi 18 septembre, Unity a sonné la cloche du New York Stock Exchange. La veille au soir, l’entreprise avait fixé le prix de son action, cotée sous le symbole U, à 52 dollars. L’action a pourtant ouvert à 75 dollars et terminé sa première journée à 68,35 dollars, soit 31 % de hausse. L’opération a rapporté 1,3 milliard de dollars et valorise l’entreprise à plus de 13 milliards. Unity entre en Bourse par la grande porte. Pour les développeurs qui utilisent le moteur au quotidien, la question est plus terre à terre : qu’est-ce que ça change pour eux ?
Unity entre en Bourse sans avoir jamais gagné d’argent
Le document d’introduction déposé fin août auprès du gendarme boursier américain a levé le voile sur les comptes. Unity a réalisé 541,8 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2019, pour une perte nette de 163,2 millions. L’année précédente, la perte atteignait 131,6 millions. Au premier semestre 2020, l’entreprise a perdu 54,1 millions pour 351,3 millions de revenus. Depuis sa création, Unity a cumulé près de 570 millions de dollars de pertes.
Ce n’est d’ailleurs pas inhabituel pour une entreprise technologique en forte croissance. Les investisseurs achètent une trajectoire, pas un bénéfice. La demande a même été telle que Unity a relevé sa fourchette de prix, puis vendu ses actions au-dessus de cette nouvelle fourchette. Perdre 163 millions de dollars par an et voir les investisseurs se battre pour vous donner davantage, voilà un business plan que beaucoup de studios indépendants aimeraient comprendre.
Le moteur n’est pas le cœur du modèle
Le document d’introduction contient des chiffres flatteurs. Selon Unity, 53 % des 1 000 jeux mobiles les plus rentables sur l’App Store et Google Play utilisent son moteur. Plus de la moitié des jeux mobiles, PC et consoles seraient faits avec Unity. Enfin, le moteur compte 1,5 million de créateurs actifs chaque mois. Unity entre en Bourse avec un argument simple : sans lui, une bonne partie du jeu mobile n’existerait pas sous sa forme actuelle.
Pourtant, l’essentiel de l’argent ne vient pas des licences du moteur. C’est même tout l’inverse. Concrètement, Unity range son activité en deux grandes familles. Les Create Solutions regroupent l’éditeur et les abonnements. Les Operate Solutions rassemblent la monétisation, la publicité et les services en ligne. Or ce sont les secondes qui rapportent le plus. Et de loin. Unity gagne surtout de l’argent quand les jeux faits avec Unity diffusent des publicités et vendent des objets.
C’est donc la clé pour comprendre pourquoi Unity entre en Bourse avec autant de succès. Les investisseurs n’ont pas acheté un éditeur d’outils pour créateurs. Ils ont acheté une régie publicitaire branchée sur une bonne partie du jeu mobile mondial, avec un moteur de jeu comme porte d’entrée. Le moteur gratuit pour les petits studios n’a rien d’un cadeau : il sert à attirer les jeux qui, plus tard, afficheront des publicités Unity.
Ce que l’introduction change pour les développeurs
À court terme, rien. Unity Personal reste gratuit pour les créateurs qui gagnent moins de 100 000 dollars par an. Les abonnements Plus et Pro ne changent pas non plus. Unity 2020.2 est attendu en fin d’année, comme prévu.
À plus long terme, le changement est culturel. En effet, une entreprise cotée doit publier ses résultats chaque trimestre et rendre des comptes à ses actionnaires. Elle doit montrer qu’elle grandit, puis qu’elle finit par gagner de l’argent. Ainsi, Wall Street jugera désormais chaque décision sur les tarifs, les priorités de développement ou le rachat d’une entreprise. Les développeurs ne formeront donc plus le seul public de Unity, ni forcément le premier.
John Riccitiello, le patron de Unity depuis 2014, connaît bien cet exercice. Il a dirigé Electronic Arts entre 2007 et 2013. Son arrivée chez Unity avait déjà marqué un virage vers la monétisation. L’introduction en Bourse prolonge simplement ce mouvement. Les développeurs qui se souviennent de ses années chez EA vont lire les prochains résultats trimestriels avec une attention particulière.
Un trésor de guerre de 1,3 milliard
Par ailleurs, l’argent levé donne à Unity des moyens qu’il n’avait pas. La société peut racheter des outils, des studios ou des concurrents. Elle l’a déjà fait cette année avec Bolt, l’outil de script visuel désormais gratuit. On peut s’attendre à d’autres acquisitions dans les mois qui viennent, notamment dans la publicité mobile et les outils pour le cinéma ou l’industrie.
Pour les développeurs, ces rachats peuvent d’ailleurs avoir du bon. Un outil intégré au moteur et maintenu par Unity vaut souvent mieux qu’un asset abandonné par son auteur. Le risque existe pourtant : un moteur qui s’éparpille dans trop de directions et laisse ses fondations en préversion. DOTS, le nouveau modèle de programmation orientée données, attend toujours sa version finale.
Face à Epic, une autre stratégie
La comparaison avec Epic Games devient inévitable. Epic n’est pas coté, gagne de l’argent avec Fortnite et vient d’être valorisé autour de 17 milliards de dollars. Il offre son moteur jusqu’au premier million de revenus par jeu et finance des indépendants avec ses MegaGrants. Unity, lui, vit de la publicité et doit maintenant convaincre des actionnaires.
Les deux modèles peuvent coexister longtemps. En revanche, ils ne tirent pas les développeurs dans la même direction. Chez Epic, l’argent vient des gros jeux qui dépassent le million. Chez Unity, il vient plutôt du volume de jeux mobiles qui affichent des publicités.
Unity entre en Bourse avec plus de 13 milliards de valorisation et une simple promesse de rentabilité future. Quand les actionnaires réclameront cette rentabilité, qui paiera l’addition : les annonceurs ou les développeurs ?