Imaginez vendre votre maison en 1992, puis la récupérer gratuitement trente-cinq ans plus tard, simplement en envoyant un courrier. Absurde ? Pas pour Richard Garriott. Le créateur d’Ultima affirme qu’il va reprendre les droits de sa saga à Electronic Arts en 2027. Sans verser un centime.
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Rachat d’EA : 55 milliards de dollars et beaucoup de questions
Le jeu vidéo vient d’assister à la plus grosse transaction de son histoire. Le 29 septembre, Electronic Arts a annoncé son rachat par un consortium de trois investisseurs. On y trouve le fonds souverain saoudien PIF, le fonds Silver Lake et Affinity Partners, la société de Jared Kushner. Montant de l’opération : 55 milliards de dollars. Le rachat d’EA dépasse même celui d’Activision Blizzard par Microsoft. Il s’agit aussi du plus gros rachat avec effet de levier jamais réalisé, tous secteurs confondus. FIFA a peut-être changé de nom, mais EA reste visiblement le joueur le plus cher du marché.
Le rachat d’EA en chiffres
Le consortium propose 210 dollars par action, payés en numéraire. Cela représente une prime de 25 % par rapport au cours du 25 septembre, avant que les rumeurs ne fassent grimper le titre. Le PIF, qui détenait déjà environ 9,9 % d’EA, conserve sa participation et la fond dans l’opération.
Côté financement, l’opération repose sur environ 36 milliards de dollars de fonds propres. Le reste, soit 20 milliards, provient de la dette, apportée principalement par JPMorgan. C’est là que le bât blesse. Une fois l’opération conclue, cette dette pèsera directement sur les comptes d’EA. Les acheteurs, eux, n’auront pas à la porter.
L’opération doit être finalisée au premier trimestre de l’exercice fiscal 2027 d’EA, soit entre avril et juin 2026. Elle reste soumise à l’accord des actionnaires et des autorités de régulation. Une fois le rachat terminé, EA quittera la Bourse. Andrew Wilson reste à la tête de l’entreprise, toujours installée à Redwood City, en Californie.
Pourquoi l’Arabie saoudite s’intéresse au jeu vidéo
Le PIF n’en est pas à son coup d’essai. Le fonds investit massivement dans le jeu vidéo depuis plusieurs années. Sa filiale Savvy Games Group a déjà racheté ESL, FACEIT et Scopely. Le PIF détient aussi des participations dans Nintendo ou Capcom. Il accueille par ailleurs la Coupe du monde d’esport à Riyad.
Cette stratégie fait partie d’un plan plus large de diversification économique du royaume, qui cherche à réduire sa dépendance au pétrole. Le jeu vidéo offre une vitrine internationale et une influence culturelle certaine. Plusieurs organisations de défense des droits humains dénoncent d’ailleurs une opération d’image. Le pays applique en effet la même recette dans le football ou le golf.
Silver Lake, de son côté, apporte son expérience des rachats technologiques. Le fonds a déjà participé à de nombreuses opérations dans la tech, dont celle de Dell. Sa présence rassure sans doute les régulateurs américains, qui auraient pu regarder d’un œil plus soupçonneux un rachat purement saoudien.
EA, un habitué des studios sacrifiés
L’inquiétude ne sort pas de nulle part. Fondé en 1982 par Trip Hawkins, EA a construit son empire à coups de rachats. Westwood, Bullfrog, Pandemic ou Visceral Games ont tous fini par fermer après leur passage dans le groupe. Les développeurs ont donc de la mémoire. Pour beaucoup d’entre eux, EA incarne depuis longtemps l’éditeur qui achète un studio pour sa licence, puis l’absorbe jusqu’à la disparition. Command & Conquer et Dead Space s’en souviennent encore.
Toutefois, EA a aussi su évoluer. Le groupe a notamment soutenu des projets plus modestes avec son label EA Originals, d’Unravel à It Takes Two. La nouvelle structure financière pourrait bien remettre ces efforts en question.
La dette, le vrai sujet
Un rachat avec effet de levier obéit à une logique simple. Les acheteurs empruntent pour financer l’opération, puis l’entreprise rachetée rembourse la dette grâce à ses propres revenus. Pour EA, cela signifie une pression accrue sur la rentabilité.
EA génère plus de sept milliards de dollars de revenus annuels. Ses licences sportives, EA Sports FC et Madden NFL en tête, rapportent beaucoup grâce aux modes Ultimate Team. Apex Legends, Les Sims et Battlefield complètent le catalogue. Le groupe reste donc solide. Mais 20 milliards de dette représentent une charge considérable, avec des intérêts à payer chaque année.
Plusieurs analystes s’attendent par conséquent à des réductions de coûts. Celles-ci pourraient passer par des licenciements, des fermetures de studios ou des projets abandonnés. Certains évoquent aussi un recours accru à l’intelligence artificielle pour réduire les coûts de production. EA avait déjà supprimé plusieurs centaines de postes au printemps, en annulant au passage son jeu Black Panther. Quand un nouveau propriétaire arrive avec 20 milliards de dette sous le bras, les studios ont rarement le droit à une augmentation.
Ce que ça change pour les développeurs
Pour les salariés d’EA, l’inquiétude domine. Le précédent des rachats avec effet de levier dans d’autres secteurs n’a rien de rassurant. Ces opérations se traduisent souvent par des coupes sévères, pour dégager rapidement de la trésorerie.
Les studios les plus fragiles risquent d’être en première ligne. Concrètement, les projets qui ne rapportent pas immédiatement, comme les jeux solo ou les nouvelles licences, pourraient passer au second plan. À l’inverse, les licences sportives et les jeux-services, plus rentables, devraient concentrer les investissements.
Les développeurs de BioWare, Motive ou Respawn surveilleront donc attentivement les prochains mois. Battlefield 6, attendu le 10 octobre, servira de premier test. Un lancement réussi renforcerait la position de DICE au sein du nouveau groupe.
Plus largement, ce rachat confirme la concentration de l’industrie entre les mains de quelques acteurs très riches. Après Microsoft et Activision, après Take-Two et Zynga, voici EA et le PIF. Les indépendants, eux, continuent de se battre pour leur part de visibilité sur Steam.
Le rachat d’EA ouvre une nouvelle ère pour l’un des plus anciens éditeurs du secteur. Le nouveau propriétaire saura-t-il préserver la créativité de ses studios, ou la dette finira-t-elle par dicter chaque décision ?
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