Embracer rachète Eidos et Crystal Dynamics : la boulimie suédoise

Lundi 2 mai, Square Enix a vendu Lara Croft. Pas seulement elle, d’ailleurs. Le géant japonais cède trois studios occidentaux au groupe suédois Embracer : Crystal Dynamics, Eidos-Montréal et Square Enix Montréal. Tomb Raider, Deus Ex, Thief et une cinquantaine d’autres licences font partie du lot. Le prix surprend : 300 millions de dollars seulement. Embracer rachète Eidos et ses voisins pour une somme qui ferait sourire Microsoft. Pour le groupe de Karlstad, c’est une acquisition de plus dans une liste qui donne le tournis.

Embracer rachète Eidos, Crystal Dynamics et Square Enix Montréal

Le contenu du paquet mérite le détour. Crystal Dynamics, installé en Californie, s’occupe de Tomb Raider depuis 2006. Eidos-Montréal a signé les deux derniers Deus Ex, puis Marvel’s Guardians of the Galaxy l’an dernier. Square Enix Montréal, enfin, s’est fait un nom sur mobile avec Hitman GO et Lara Croft GO. Au total, environ 1 100 salariés changent d’employeur. La transaction doit être conclue entre juillet et septembre.

Square Enix garde en revanche ses grandes licences japonaises. Final Fantasy, Dragon Quest et Kingdom Hearts restent évidemment à Tokyo. L’éditeur conserve aussi plusieurs licences occidentales, comme Just Cause, Outriders et Life is Strange. Les jeux Marvel, eux, appartiennent toujours à Marvel. Lara Croft déménage, mais elle laisse les Avengers dans le carton du précédent locataire.

Pourquoi Square Enix vend

Officiellement, Square Enix veut répartir ses ressources plus efficacement. L’éditeur cite plusieurs domaines dans lesquels il compte investir, comme la blockchain, l’intelligence artificielle et le cloud. Pour un éditeur qui a construit sa réputation sur les jeux de rôle, la blockchain fait un drôle de nouveau voisin.

En coulisses, les résultats de ces studios ont surtout déçu Tokyo. Marvel’s Avengers, développé par Crystal Dynamics, n’a pas convaincu les joueurs. Square Enix l’avait d’ailleurs lui-même qualifié de déception. Guardians of the Galaxy a reçu de bonnes critiques, mais ses ventes sont restées en dessous des attentes de l’éditeur. Faire un bon jeu ne suffit plus, il faut aussi qu’il se vende comme un mauvais jeu à succès.

La somme reste pourtant modeste. Tomb Raider s’est vendu à des dizaines de millions d’exemplaires depuis 1996. Deus Ex reste une référence du jeu de rôle et d’infiltration. Pour 300 millions de dollars, Embracer achète trois studios, une équipe expérimentée et des licences que tout le monde connaît. À titre de comparaison, Microsoft avait déboursé 7,5 milliards pour ZeniMax l’an dernier.

La boulimie d’Embracer

Ce rachat n’arrive pas seul. Depuis quelques années, Embracer collectionne les studios comme d’autres collectionnent les figurines. Le groupe s’appelait THQ Nordic jusqu’en 2019. Il a depuis avalé Koch Media et Deep Silver, Saber Interactive, Coffee Stain, puis Gearbox, le studio de Borderlands, en 2021. En décembre, il a même annoncé le rachat d’Asmodee, le géant français du jeu de société.

Avec ces nouveaux studios, Embracer annonce plus de 14 000 salariés et 124 studios internes. Le groupe affirme travailler sur plus de 230 jeux, dont plus de 30 productions à gros budget. Les États-Unis deviennent son premier pays en nombre de développeurs, devant le Canada.

Lars Wingefors, son fondateur, défend une stratégie simple. Embracer rachète des studios qui marchent, les laisse travailler de façon autonome et récupère leurs bénéfices. Le siège n’impose ni moteur ni méthode de travail. En pratique, chaque studio garde ainsi sa direction et ses outils. Pour les studios rachetés, cette liberté a de quoi séduire. Pour les investisseurs, elle repose sur un pari : que la plupart des projets finissent rentables.

Ce que ça change pour les développeurs

Pour les équipes de Crystal Dynamics et d’Eidos, la vente apporte d’abord de la visibilité. Crystal Dynamics a confirmé travailler sur un nouveau Tomb Raider sous Unreal Engine 5. Le studio pourra le mener à bien avec un actionnaire qui affiche l’intention de laisser du temps aux équipes. Eidos-Montréal peut aussi espérer un nouveau Deus Ex, absent depuis 2016.

Le modèle Embracer a pourtant ses limites. Un groupe qui gère plus de 120 studios ne peut pas suivre chaque projet de près. En cas de difficultés financières, les arbitrages risquent de tomber brutalement sur les équipes les moins rentables. Par ailleurs, ces rachats en série coûtent cher. Le jour où l’argent coûtera plus cher, le modèle sera mis à l’épreuve.

Pour les studios indépendants, enfin, Embracer est devenu un acheteur potentiel parmi les plus actifs du marché. Un studio qui cartonne avec un jeu modeste peut désormais recevoir une offre de Karlstad. Certains y verront une porte de sortie, d’autres une menace pour leur indépendance.

Un secteur en pleine concentration

Ce rachat s’ajoute à une série de grosses opérations. En janvier, Microsoft a annoncé le rachat d’Activision Blizzard pour près de 69 milliards de dollars. Sony a ensuite annoncé le rachat de Bungie pour 3,6 milliards. Take-Two va avaler Zynga. Embracer joue une autre partition, avec des montants plus modestes, mais un volume bien plus élevé.

Le jeu vidéo se concentre donc autour de quelques grands groupes. Chacun a sa méthode, mais tous visent la même chose : posséder un catalogue de licences connues. Pour les joueurs, l’effet se mesurera dans quelques années, quand les premiers jeux issus de ces rachats arriveront. D’ici là, chacun peut au moins espérer voir revenir quelques licences oubliées.

Embracer rachète Eidos et Crystal Dynamics au prix d’un jeu à gros budget. Le groupe suédois saura-t-il redonner à Tomb Raider et Deus Ex le lustre qu’ils méritent, ou sa boulimie finira-t-elle par lui donner une indigestion ?

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