Jeudi 13 août, Epic Games a fait exprès de se faire exclure de l’App Store. Le matin, Fortnite reçoit une mise à jour qui propose de payer les V-Bucks directement à Epic, avec 20 % de réduction. Les 1 000 V-Bucks passent ainsi à 7,99 dollars au lieu de 9,99 dollars. Le paiement via Apple reste possible, mais au prix fort. Quelques heures plus tard, Apple retire le jeu de sa boutique pour violation de ses règles. Dans la foulée, Epic dépose plainte. Le dossier était prêt, la vidéo aussi. Le match Epic contre Apple pouvait commencer.
Epic contre Apple : un piège soigneusement préparé
La vidéo s’appelle Nineteen Eighty-Fortnite. Elle parodie la célèbre publicité « 1984 » qu’Apple diffusait pour lancer le Macintosh. À l’époque, Apple se présentait en rebelle face au géant IBM. Dans la version d’Epic, la pomme a pris la place du dictateur sur l’écran géant. Le hashtag #FreeFortnite suit dans la foulée, avec des récompenses en jeu aux couleurs de la campagne. Préparer une campagne publicitaire contre sa propre expulsion, c’est un niveau d’anticipation que beaucoup de studios aimeraient avoir pour leurs dates de sortie.
Ensuite vient le volet judiciaire. La plainte, déposée devant un tribunal fédéral de Californie, ne réclame pas d’argent. Epic veut une injonction qui oblige Apple à accepter d’autres moyens de paiement et d’autres boutiques sur iOS. Le studio accuse Apple de pratiques anticoncurrentielles. Sa cible principale est la commission de 30 % prélevée sur les achats intégrés.
Google a suivi le même chemin le soir même. Fortnite a disparu du Google Play Store et Epic a aussitôt déposé une seconde plainte. Sur Android, la situation reste moins grave, puisque le jeu s’installe toujours via le site d’Epic ou la boutique de Samsung.
Unreal Engine pris en otage
Ce lundi 17 août, le duel Epic contre Apple a changé de dimension. Epic a révélé qu’Apple menace de résilier tous ses comptes développeur le 28 août. Le studio perdrait alors l’accès aux outils de développement pour iOS et macOS. Fortnite ne serait plus le seul concerné : Unreal Engine ne pourrait plus être mis à jour sur ces plateformes.
Epic a donc demandé une ordonnance en urgence pour bloquer la mesure. Tim Sweeney parle de conséquences « dévastatrices » dans sa déclaration au tribunal. Il n’exagère pas tant que ça. Des milliers de jeux iOS et des projets hors jeu vidéo reposent sur Unreal. Les studios qui les développent n’ont rien demandé à personne. Ils pourraient pourtant se retrouver avec un moteur figé sur iPhone et Mac, sans correctifs ni compatibilité avec les prochaines versions d’iOS.
C’est la partie la plus inquiétante de l’affaire pour les développeurs. Apple montre qu’il peut viser un fournisseur d’outils pour punir un éditeur de jeux. Les studios sous Unreal qui préparent une sortie iOS cet automne vont regarder le calendrier judiciaire de très près.
La commission de 30 %, cible commode
Sur le fond, Epic ne prêche pas dans le désert. Spotify dénonce depuis des années la commission d’Apple. La Commission européenne a ouvert en juin des enquêtes sur les règles de l’App Store. Début août, Apple a d’ailleurs refusé le service xCloud de Microsoft sur iOS. Le cloud gaming n’a donc pas sa place sur iPhone, sauf à soumettre chaque jeu un par un.
Pour un studio mobile, 30 % du chiffre d’affaires représentent souvent la différence entre un projet rentable et un projet qui ne l’est pas. Epic, de son côté, ne prélève que 12 % sur son Epic Games Store. L’argument a donc le mérite de la cohérence. Il rappelle aussi qu’une boutique peut tourner avec une marge bien plus faible, ce qu’Epic s’emploie à démontrer à coups de jeux gratuits chaque semaine.
Pourtant, la croisade a ses angles morts. Fortnite tourne aussi sur PlayStation, Xbox et Switch, où Sony, Microsoft et Nintendo prélèvent la même commission sur les V-Bucks. Epic ne les attaque pas. Steam applique encore 30 % sur la plupart des ventes PC sans recevoir de plainte non plus. Le combat d’Epic porte sur les téléphones, là où le marché est le plus gros et où Apple contrôle l’unique porte d’entrée. Ce n’est pas illégitime. Cela dit, la défense des petits développeurs sert aussi très bien les intérêts du plus gros éditeur de la partie.
Ce que l’affaire change pour les studios
À court terme, pas grand-chose pour les joueurs PC et console. Sur iPhone et iPad, ceux qui ont déjà installé Fortnite peuvent continuer à jouer. En revanche, ils ne recevront plus les mises à jour tant que le jeu restera hors de la boutique. Les nouveaux joueurs, eux, ne peuvent plus le télécharger du tout. Pour un jeu dont une partie du public joue surtout sur téléphone, la perte n’a rien de symbolique. Epic accepte pourtant de la subir, ce qui en dit long sur l’importance qu’il accorde au procès.
Pour les développeurs, l’enjeu de l’affaire Epic contre Apple est ailleurs. Si Epic gagne, les boutiques alternatives et les paiements directs pourraient arriver sur iOS. Les marges du jeu mobile en seraient profondément modifiées. Si Apple gagne, le modèle actuel en sortira renforcé pour longtemps. Et si le procès dure des années, ce qui reste le plus probable, l’incertitude pèsera sur tous les studios qui dépendent des deux entreprises à la fois.
Le tribunal saisi par Epic devra trancher vite. Le 28 août, Apple coupera-t-il vraiment l’accès à l’un des deux moteurs de jeu les plus utilisés au monde ?