Epic contre Apple : le verdict et ce qu’il change pour les studios

Treize mois après l’exclusion de Fortnite de l’App Store, la juge Yvonne Gonzalez Rogers a rendu sa décision vendredi 10 septembre. Son jugement fait 185 pages. On peut pourtant le résumer en une phrase : Apple gagne presque tout, sauf un point qui pourrait lui coûter très cher. Le verdict Epic contre Apple ne fera pas revenir Fortnite sur iPhone. En revanche, il pourrait changer la façon dont des milliers de studios vendent leurs jeux mobiles.

Le verdict Epic contre Apple, point par point

Sur l’essentiel, Epic perd. La juge estime qu’Apple n’est pas en situation de monopole au sens de la loi américaine. Elle ne l’oblige donc pas à ouvrir l’iPhone aux boutiques concurrentes. Apple n’a pas non plus à autoriser l’installation d’applications hors de l’App Store, ni à baisser sa commission de 30 %. Enfin, la société n’a pas à rétablir le compte développeur d’Epic.

Epic doit même payer. Le studio devra verser à Apple 30 % des sommes encaissées directement auprès des joueurs iOS depuis août 2020. C’est à ce moment qu’il avait activé son propre système de paiement. Le montant tourne autour de 3,6 millions de dollars. Pour Epic, c’est une goutte d’eau. Symboliquement, la claque reste réelle. Payer la commission qu’on contestait au tribunal, voilà une fin que les scénaristes de Fortnite n’avaient sans doute pas écrite.

Le point qu’Apple a perdu

Un point a pourtant échappé à Apple. C’est justement celui qui intéresse le plus les développeurs. La juge considère que les règles dites « anti-steering » violent la loi californienne sur la concurrence déloyale. Jusqu’ici, Apple interdisait aux applications de signaler qu’on pouvait payer moins cher ailleurs. Un jeu ne pouvait afficher ni lien vers son site ni bouton vers un autre moyen de paiement.

Cette interdiction tombe. Dans 90 jours, Apple ne pourra plus empêcher les applications d’inclure de tels liens ou boutons. Les développeurs pourront aussi contacter les utilisateurs inscrits via leur application pour leur proposer ces options.

Concrètement, un studio pourra afficher dans son jeu un message du type « achetez vos gemmes sur notre site, c’est moins cher ». Le paiement se fera alors hors de l’application, sans commission pour Apple. L’achat intégré classique restera disponible pour ceux qui préfèrent la simplicité.

Ce que le verdict change pour les studios mobiles

Pour un studio qui vit du jeu mobile, la décision ouvre une porte. Les achats faits sur un site web échappent en effet à la commission de 30 %. Pour les petits développeurs, elle est de 15 % depuis le programme lancé par Apple en janvier. Sur des millions de dollars de revenus, la différence se chiffre vite en salaires et en budget de développement.

Il faut toutefois relativiser. Le paiement intégré reste beaucoup plus simple pour le joueur : un clic, une empreinte digitale et l’affaire est réglée. À l’inverse, renvoyer quelqu’un vers un navigateur lui impose de créer un compte et de saisir une carte bancaire. Une bonne partie des acheteurs abandonnera en route. Les gros éditeurs, qui disposent déjà de comptes joueurs, en profiteront donc davantage que les petits studios.

On peut imaginer des stratégies hybrides. Un studio pourrait par exemple proposer des packs plus généreux sur son site, pour compenser l’effort demandé au joueur. Les abonnements, renouvelés automatiquement, se prêtent aussi très bien au paiement externe : on ne saisit sa carte qu’une fois. Les jeux à abonnement ou à passe de saison pourraient être les premiers bénéficiaires du verdict Epic contre Apple.

Apple peut aussi faire appel et demander la suspension de l’injonction. Le délai de 90 jours n’a donc rien de garanti. Epic a d’ailleurs déjà annoncé son intention de faire appel, puisque la juge a rejeté l’essentiel de ses demandes.

Fortnite reste dehors

Pour les joueurs, rien ne change à court terme. Fortnite ne revient pas sur l’App Store. Tim Sweeney a fait savoir que le jeu ne reviendrait sur iOS que si Epic pouvait proposer son propre paiement en concurrence directe avec celui d’Apple. Or le verdict ne lui donne pas ce droit. Les joueurs iPhone vont donc devoir patienter encore longtemps.

Le procès a tout de même révélé des documents internes d’Apple et d’Epic que personne n’aurait vus autrement. On y a appris beaucoup sur les marges de l’App Store. On y a aussi découvert la stratégie d’Epic pour attirer les joueurs sur sa boutique, à coups de jeux gratuits et d’exclusivités payées au prix fort. Les deux camps ont quitté le tribunal un peu moins sympathiques qu’en y entrant.

Un mouvement plus large que Fortnite

Le jugement arrive dans un contexte de pression croissante sur les boutiques d’applications. Fin août, la Corée du Sud a voté une loi qui oblige Apple et Google à accepter des systèmes de paiement tiers. Début septembre, Apple a conclu un accord avec l’autorité de la concurrence japonaise. Les applications dites « de lecture », comme Netflix ou Spotify, pourront renvoyer vers leur site. Aux États-Unis, Apple a aussi accepté de laisser les développeurs informer leurs clients par courriel d’autres moyens de paiement.

Pris ensemble avec le verdict Epic contre Apple, ces changements dessinent une tendance : le modèle fermé de l’App Store commence à se fissurer, une concession à la fois. Epic n’a pas gagné son procès. Il a pourtant contribué à mettre la question sur la table.

Pour les studios, la question pratique demeure. Les liens vers un paiement externe suffiront-ils à faire baisser la facture, ou les joueurs resteront-ils fidèles au bouton d’achat le plus simple ?

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