La Game Developers Conference vient de refermer ses portes à San Francisco. Du 18 au 22 mars, les conférences ont parlé de moteurs, d’IA et de game design. Mais dans les couloirs, un sujet revenait sans cesse : l’emploi. Le rapport GDC 2024 sur l’état de l’industrie, publié en janvier, avait donné le ton. Un développeur sur trois a été touché par les licenciements en 2023. Et depuis janvier, la liste des studios qui réduisent leurs effectifs ne cesse de s’allonger.
Rapport GDC 2024 : un développeur sur trois touché
Le rapport repose sur un sondage mené en octobre auprès de 3 000 développeurs, avec le cabinet Omdia. Selon ses résultats, 35 % des répondants ont été touchés par des licenciements, soit personnellement, soit dans leur entreprise. Les équipes d’assurance qualité ont été les plus exposées : 22 % des testeurs interrogés disent avoir perdu leur emploi en 2023.
L’inquiétude reste forte pour 2024. Plus de la moitié des développeurs, 56 %, craignent de nouveaux licenciements dans leur propre entreprise cette année. Les rachats inquiètent aussi : 43 % des répondants pensent que la vague d’acquisitions de ces dernières années aura un effet négatif sur le secteur. Seuls 5 % y voient une bonne chose. Les rares optimistes travaillent sans doute au service des fusions et acquisitions.
Le rapport aborde aussi d’autres sujets. L’IA générative inquiète 84 % des développeurs sur le plan éthique. Elle est pourtant déjà utilisée par 37 % des développeurs indépendants. Le PC reste la plateforme principale pour deux tiers des projets en cours. Côté moteurs, la crise de la Runtime Fee de Unity a laissé des traces : environ un tiers des sondés ont envisagé de changer de moteur, ou l’ont déjà fait.
2024, une année encore pire ?
Les premiers mois de l’année n’ont rien arrangé. Début janvier, Unity a annoncé la suppression d’environ 1 800 postes, soit un quart de ses effectifs. Riot Games a suivi avec 530 licenciements. Fin janvier, Microsoft a supprimé 1 900 postes dans sa division jeux vidéo, après le rachat d’Activision Blizzard. Blizzard a même annulé son jeu de survie en développement.
Sony n’a pas échappé à la vague. Fin février, l’entreprise a annoncé 900 suppressions de postes chez PlayStation et la fermeture de son studio de Londres. Electronic Arts a ensuite supprimé environ 670 emplois et annulé un jeu Star Wars en préparation chez Respawn. Embracer, enfin, poursuit sa restructuration après l’échec d’un gros accord de financement l’an dernier.
Au total, le bilan donne le vertige. En trois mois, les licenciements de 2024 approchent déjà ceux de toute l’année 2023, selon plusieurs décomptes de la presse spécialisée. Pour beaucoup de développeurs, la principale compétence demandée en 2024 semble être la mise à jour régulière de son CV.
Pourquoi la vague continue
Les raisons, elles, sont connues. Pendant la pandémie, les éditeurs ont recruté massivement, en pariant sur une croissance durable. Les taux d’intérêt bas facilitaient les investissements. Depuis, la croissance a ralenti, les taux ont grimpé et les investisseurs exigent de la rentabilité.
Les coûts de production, eux, continuent d’augmenter d’année en année. Un jeu à gros budget demande des centaines de personnes pendant cinq ans ou plus. Le moindre échec commercial coûte des dizaines, voire des centaines de millions. Les éditeurs réduisent donc la voilure, annulent des projets et ferment des studios.
Les rachats ont enfin joué un rôle. Microsoft avec Activision Blizzard, Embracer avec des dizaines de studios : ces opérations ont créé des doublons. Une fois les rachats finalisés, les groupes cherchent à faire des économies. Les licenciements suivent presque toujours, souvent dans les services administratifs, puis dans les studios eux-mêmes. Les promesses d’autonomie faites au moment du rachat résistent rarement à la première revue budgétaire.
Ce que ça change pour les développeurs
Pour les salariés du secteur, le constat est rude. Les postes se font rares, la concurrence est forte et les salaires stagnent dans certains métiers. Juniors et testeurs restent les plus exposés. Quant aux développeurs expérimentés, ils ne passent pas entre les gouttes pour autant.
Beaucoup se tournent donc vers l’indépendance. Le rapport montre d’ailleurs que les développeurs indépendants restent nombreux et actifs. Mais créer un studio dans ce contexte demande de la prudence. Les éditeurs signent moins de contrats et les investisseurs se montrent frileux.
Par ailleurs, la question syndicale progresse. De plus en plus de développeurs y voient un moyen de se protéger face aux licenciements massifs. Aux États-Unis, plusieurs équipes ont déjà formé des syndicats, notamment chez Activision Blizzard. En France, le sujet reste plus discret, mais il revient régulièrement dans les débats. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses du jeu vidéo, créé en 2017, y défend déjà les salariés lors des plans sociaux.
Une industrie en mutation
Le jeu vidéo ne s’effondre pas pour autant. Les ventes restent élevées et certains jeux battent des records, comme Palworld ou Helldivers 2 en ce début d’année. Mais le modèle économique des grandes productions montre ses limites. Les éditeurs devront trouver un équilibre entre ambition et rentabilité. Des jeux plus courts, des budgets plus raisonnables et des équipes plus stables pourraient faire partie de la réponse. Encore faut-il que les actionnaires acceptent de patienter.
Le rapport GDC 2024 dresse le portrait d’une industrie inquiète, où un développeur sur trois a déjà subi les licenciements. La vague va-t-elle enfin s’arrêter, ou 2024 sera-t-elle l’année la plus sombre du secteur depuis longtemps ?
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