Loop Hero : le petit jeu russe qui a conquis Steam

Dans Loop Hero, on ne contrôle pas le héros. Il marche tout seul, en boucle, sur un chemin qui tourne autour d’un feu de camp. Il attaque tout seul, il meurt tout seul. Le joueur, lui, pose des cartes. Sur le papier, ça ressemble à un jeu pour écran de veille. Sorti le 4 mars sur Steam, le jeu de Four Quarters a pourtant attiré plus de 150 000 joueurs dès son premier jour. Pour un petit studio russe de quatre personnes, la performance mérite qu’on s’y attarde.

Loop Hero, le jeu où l’on construit le donjon

Le scénario tient en quelques lignes. Une liche a effacé le monde de la mémoire de ses habitants. Il ne reste qu’une route vide, que le héros parcourt en boucle. À chaque combat, il gagne des cartes que le joueur pose autour du chemin : montagnes, prairies, cimetières, forêts, manoirs de vampires. Chaque tuile modifie la route. Certaines soignent le héros, d’autres font apparaître des monstres ou renforcent les ennemis voisins.

Tout l’intérêt du jeu vient justement de là. On ne combat pas, on prépare le terrain. Ainsi, placer des ennemis plus forts rapporte un meilleur équipement, au risque de voir le héros mourir au tour suivant. Il faut aussi choisir le bon moment pour revenir au camp et garder ses ressources. Entre deux expéditions, ces ressources servent à construire un village qui débloque de nouvelles cartes et de nouvelles classes. Le guerrier, le voleur et le nécromancien changent chacun la façon de préparer la boucle. Le nécromancien, par exemple, ne se bat pas lui-même : il invoque des squelettes qui encaissent les coups à sa place. Chaque classe oblige donc à repenser la disposition des cartes.

Le mélange est d’ailleurs inédit. Loop Hero emprunte au jeu de cartes, au roguelite, au jeu de gestion et même aux jeux inactifs, ces « idle games » où l’on regarde des chiffres grimper. Il fallait oser vendre un jeu dont le personnage principal joue mieux quand on ne le touche pas.

Quatre développeurs et une game jam

Four Quarters compte quatre personnes, qui travaillaient chacune depuis chez elles, dans des villes différentes de Russie. Le projet a vu le jour lors de la Ludum Dare 45, une game jam organisée en octobre 2019 sur le thème « commencer avec rien ». La version de la jam, baptisée LooPatHero, ne fonctionnait même pas à la fin du week-end. L’équipe a donc publié une version jouable deux semaines plus tard. Devolver Digital, l’éditeur de Hotline Miami et de Fall Guys, a ensuite repéré le projet. L’éditeur a la réputation de choisir peu de jeux et de les défendre longtemps.

Ce parcours rappelle aussi que les game jams ne servent pas qu’à s’amuser un week-end. Elles permettent de tester une idée bizarre sans risque. Quand elle fonctionne, elle devient parfois un jeu commercial. Beaucoup d’éditeurs indépendants surveillent d’ailleurs ces concours de près.

Un look volontairement daté

Le premier contact peut surprendre. Loop Hero affiche des graphismes en pixel art dans une palette réduite, qui évoque les jeux PC de la fin des années 1980. Les menus ressemblent à des écrans DOS. Certains joueurs y verront un jeu moche. D’autres y verront un hommage parfaitement maîtrisé.

C’est surtout un choix intelligent pour une équipe de quatre. En effet, un studio de cette taille ne peut pas se permettre des centaines d’animations détaillées. Un style aussi simple coûte peu à produire. Il permet en plus de rester lisible quand l’écran se remplit de tuiles, d’ennemis et de chiffres. La musique d’Aleksandr Goreslavets, membre de l’équipe, fait le reste. Le pixel art a ceci de pratique qu’on ne peut jamais lui reprocher de ne pas tenir la route en 4K.

Le succès d’un genre sans nom

Pourquoi un tel engouement ? D’abord parce que le jeu arrive au bon moment. Les joueurs PC ont pris l’habitude des roguelites exigeants, comme Hades ou Slay the Spire. Loop Hero propose une variante plus calme, qu’on peut lancer pour une partie de vingt minutes. Il se prête aussi très bien au streaming, puisque chaque décision du joueur se voit sur la carte. Les évaluations Steam sont très positives.

Le prix joue également. Le jeu coûte environ 15 €, avec une réduction de lancement. En Russie, il est vendu 340 roubles, grâce aux prix régionaux de Steam. Pour un studio russe, ce tarif local compte : il permet de toucher un public national qui n’achèterait pas un jeu au prix européen.

Ce que Loop Hero dit de la scène indépendante

Ces derniers mois, les succès surprises se multiplient sur Steam. Among Us, Valheim et maintenant Loop Hero : des jeux faits par trois, quatre ou cinq personnes, avec des concepts simples et un style graphique assumé. Ils ne cherchent pas à rivaliser avec les productions à gros budget. Au contraire, ils transforment leurs contraintes en signature. Ils trouvent un angle que personne n’avait exploré.

La leçon vaut donc pour tous les développeurs indépendants. Une idée de game design forte compte plus qu’un moteur dernier cri ou qu’une équipe nombreuse. Encore faut-il la peaufiner pendant plus d’un an, trouver un éditeur qui y croit et sortir au bon moment.

Il reste cependant à savoir si Loop Hero tiendra la distance. Four Quarters prévoit déjà des correctifs et du contenu supplémentaire. La boucle restera-t-elle aussi fascinante après quarante heures de jeu, une fois tous les secrets de la liche découverts ?

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